Raymond Paul Julien

Raymond Paul Julien, Mémoires vives

Texte : Corinne Cauvin Photos : Raymond Paul Julien  Couleurs Maroc n°58 - Juillet/Août/Septembre 2017  

Station balnéaire réputée pour sa douceur de vivre, Essaouira s’est également forgée une petite renommée dans le domaine de l’art, grâce à plusieurs festivals – Gnaoua, Printemps des Alizés, Andalousies Atlantiques… – et un milieu très actif de peintres, de sculpteurs et de musiciens certes ancrés dans leur terroir mais également très sensibles aux influences africaines et européennes qui, depuis des décennies, forgent la personnalité de la cité. Le photographe Raymond Paul Julien, établi dans son arrière-pays depuis une dizaine d’années, nous guide auprès de quelques-uns de ces artistes, connus ou méconnus, qui y œuvrent avec passion.

Au-delà des cartes postales
L’enracinement de Raymond Paul Julien à Essaouira est tel qu’il y est bien davantage qu’un spectateur et un photographe : il s’y inscrit comme un acteur, très investi dans les questions sociologiques qui animent la vie quotidienne de la région. Bien souvent son geste photographique sert un propos plus général, de documentation et d’action sociale dans un contexte de mutations auxquelles ne s’adaptent pas toujours les petites gens. Sa capture des paysages ne sert pas une esthétique du pittoresque, plutôt une esthétique du social, qui rend hommage au travail des hommes, paysans ou pêcheurs. « J’aime capter la sincérité… la manière dont vous accueillent les gens qui n’ont rien ou presque rien. » Sa prise de vues, quelle soit en couleur ou en noir et blanc, imprimée sur papier ou sur peau, aime traiter du jeûne du mois de ramadan, du sacrifice rituel de l’Aïd el Kebir, des façons d’habiter, des activités des gens affairés auprès du bétail, des récoltes, des barques… L’exigence est là, particulièrement lorsqu’il s’intéresse à la boxe, une activité dans laquelle s’investissent de plus en plus de femmes marocaines, à Essaouira. Intrigué, il est parti à leur rencontre, dans les championnats d’Afrique, les salles d’entraînement, les rings, les rues de quartier où la boxe dialogue avec tant d’autres combats sociétaux. Il entame actuellement un grand projet sur l’art et l’eau  qui le pousse à arpenter tout le littoral – notre dossier présente quelques-unes de ses photographies inédites, à terme rassemblées dans un livre. Car Raymond Paul Julien est aussi un homme d’édition, plus actif à créer des magazines, des livres ou des coffrets qu’à exposer : « Je n’ai pas d’attachement personnel à sortir une œuvre. J’ai plus d’intérêt pour les moments de partage. » La réalisation d’un blog issu de son livre Ana Mogador lui permet « d’aller au-delà de la représentation picturale, de partager un monde plus poétique que celui dans lequel on vit aujourd’hui, de poser des fenêtres de poésie sur la brutalité ».

Abderrahim Harabida, Résurrections

Il est de ces talents auxquels Raymond Paul Julien tient à rendre hommage, tant ses installations créent une « œuvre totale », sans limite et particulièrement immersive. Né en 1959 à Essaouira, Abderrahim Harabida pousse la récupération et l’accumulation à son paroxysme. De ses innombrables collages, assemblages et bas-reliefs se dégage une poésie du littoral, sincère et émouvante, que chacun peut reconnaître tant elle éveille de souvenirs familiers. Inlassablement, il recueille, classe, nettoie, protège les objets passés de mode, un jour réemployés dans une composition surprenante intégrant plantes, galets ou morceaux de bois jetés à la mer. En redonnant vie à un bouchon en plastique, un rasoir, une pierre, un morceau de verre, il cultive la mémoire du temps qui passe comme d’autres prennent soin de leur jardin – c’est d’ailleurs une autre passion de l’artiste, très attentif à son petit jardin suspendu vaillamment face à l’océan. Dans « l’univers Harabida », écrit Raymond Paul Julien, « chaque photographie, chaque sculpture, chaque installation converse du passé, du présent et du futur, de la nature humaine et de l’humain dans la nature. Une rencontre avec Harabida c’est une ballade derrière les remparts de l’existence, une expression des temps modernes avec la saveur des jours anciens ».

Hamid Lahrouri, Le culte de la racine

Hamid Lahrouri est de ces étranges personnages du littoral qui, doués d’un talent d’artisan, font discrètement œuvre d’art – si discrètement qu’ils ne percent pas suffisamment et en reviennent à l’humilité du labeur nourricier. Combien comme lui furent autodidactes et issus des milieux populaires ? Maimoune était maçon, Tabal tambourinaire, Berhiss ouvrier agricole, Ouarzaz mécanicien, Elatrach cordonnier, Bentajar gardien de la paix, Yousssef et Hamou Aït Tazarin journaliers à la campagne. Amarhouch était pêcheur et ne cessa jamais de l’être. Lahrouri, lui, s’est aujourd’hui retiré au milieu des vignes, quand pourtant ses sculptures exposées en 2014 aux Andalousies Atlantiques ne manquaient pas d’être remarquées. Douze en tout. Réalisées en seulement trois mois. D’une expressivité que ne bouderait aucun collectionneur d’art brut. Et pourtant, faute de vendre, faute aussi d’être considéré comme un artiste, lui qui n’a été formé qu’à l’artisanat, il s’est détourné de son œuvre. Raymond Paul Julien en ressent de l’amertume, et plus encore de l’impuissance. « Pendant le festival, il sculptait en direct, sur la musique… Mais apparemment ce n’est pas le tout d’avoir le talent, le public… Il faut un accompagnement des artistes, une commercialisation, et là, c’est le vide total. Je lui ai laissé un espoir, de changement de vie intellectuelle, financière… Derrière, rien. »

Les haïks de Michel Vu

Michel Vu est un des tout premiers étrangers arrivés à Essaouira, dans les années 1970. S’il a peu diffusé, toute sa vie il a énormément créé, notamment des femmes en haïk, travaillées en photographies, peintures et sculptures, qui documentaient une mode vestimentaire typique de la cité… aujourd’hui quasiment disparue et dont il s’alarme. « Il y a maintenant des gens qui viennent de Saint-Tropez. Les prix de l’immobilier ont grimpé. Il y a partout des boutiques pour touristes. La magie disparaît. Ces voiles qui dérobaient les femmes à l’espace public ne les empêchèrent jamais de s’exprimer sur un mode subtil, tout en leur offrant les avantages de l’anonymat. » De ce débat jamais clos il a en tout cas achevé de faire une œuvre, en se dédiant à la cosmétique. « Ce qui me touche », explique Raymond Paul Julien, « c’est le personnage, devenu une légende vivante à Essaouira ».

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